Chapitre 1.

Je suis née dans une fleur de pommier qui n’avait rien d’un chou, à part peut-être une feuille, de celle qu’on jette après l’avoir effleurée du bout de sa lignée. Croquée à la craie de ce pays de Caux friable comme un torchis, je fus néanmoins élevée avec amour et au grain par un père bouilleur de cru, ma mère s’étant tirée dès mes six mois de vie avec un rémouleur de passage. Ainsi, mon enfance s’esbaudit dans ce trou normand et ce fut bien.

Entourée d’un père aimant, je passais mon temps d'enfant affalée entre meules de foins et marc de pommes, et dévorais en solitaire, Balzac, Maurice Leblanc, Flaubert et Maupassant. Lola, une belle truie grasse et potelée me tenait lieu de confidente. Je grandis heureuse et insouciante. Tous les jours, je buvais du cidre et j’aimais bien aussi.

Elève surdouée, j’obtenais à huit ans, mon certificat d’études, option cidre et cochonnailles. Ce fut la plus grande fierté de mon père et bien qu’il rêvât de me voir prendre sa succession, il accepta non sans peine que je m’engage vers d’autres contrées. Je lui en sais toujours gré.

La veille de mes neuf ans, je partis sur les routes de France. J’avais pour seul bagage un baluchon remplie de victuailles affectueusement préparées par Thérèse, mon institutrice. Autour de ma taille aussi, une chaîne de plomb massif au bout duquel pendait un petit cœur en acier trempé. J’y cachais jalousement un pépin de pomme que m’avait offert ma mère le jour de ma naissance.

Pendant une dizaine d’années, je parcourus toutes les provinces de France. Je dormais dans des granges, des chenils, des poulaillers, des fours à boulanger, des cabanes à lapins, des églises, des mosquées, des synagogues, des tentes quetchua ou dans de vraies maisons parfois, mais toujours sous l’escalier. Je mangeais ce que je trouvais, ce qu’on me donnait, ce que je volais. Je rencontrais des gens gentils et aussi des méchants. Mais, je m’en sortais toujours.

Le jour de mes quinze ans, je découvris l'amitié. Elle s’appelait Nini. Elle était chauve-souris. Je l’avais rencontrée par une nuit très noire dans la Vallée d’Aspe. Elle m’accompagna jusqu’à mes dix-huit ans. On se disait tout. On riait, on pleurait, on mangeait, on marchait, on découvrait, on s’émerveillait, tout, quoi, tout. Puis elle mourut un jour. Ou une nuit. Je pleurais, pleuvais, dégoulinais, me liquéfiais pendant huit jours. Une fois asséchée, j'allais l’enterrer près du château d’Ussé, celui de la belle au bois dormant en Touraine. J’y vais m’y recueillir encore aujourd’hui.

Après la disparition de Nini, je restais seule pendant de longues années. Pas malheureuse, non. Je tournais d’autres pages. Mon livre s’épaississait, ma mémoire gonflait, mon présent s’en réjouissait. Les provinces de France se laissaient gentiment parcourir par moi.

Agée d’environ tant d’ans, j’allais explorer le Massif du Queyras. C’était beau. Rude, mais beau. J’avais déniché un petit refuge en bois, spartiate et vétuste près du village de Saint-Véran. La nuit était lune et je dormais, emmitouflée dans ma vieille couverture. C’est là que je sentis sur ma joue droite, à travers le sommeil que je me faisais léger par expérience et par précaution, un souffle qui sentait l’ail.

Mes narines d’abord. Elles frétillèrent. Puis mon œil droit, il s’écarquilla. Et mon autre. Ma tête se redressa. Mes cheveux s’ébouriffèrent. Tout ça, dans un plan séquence d’une seconde. Mes défenses étaient en arrêt, patte levée. Hostile, souvent, l’environnement, il y a longtemps que je l’avais compris. Vers neuf, dix ans, je crois, quand je suis partie. Avant, je ne croyais pas… je ne craignais pas. J’étais dans la neige, le coton, le duvet, les plumes, le doux, le bon, le beau, le vrai, l‘authentique…  Après j'ai su. Mes pas sur la route ont déchiré la Chrysalide.  Alors forcément là, mon corps et mon esprit ensemble, sans même se concerter, on a réagi. 

D’abord une bouche. Ouverte. Le souffle qui sentait l’ail. Et puis un nez, pointu, vibrant, débordant de poils noirs et gris comme un bosquet touffu. Au-dessus, deux yeux bleus délavés sous une haie de sourcils en broussailles. Autour, comme une serpillière grise de cheveux qui dégoulinent. Le tout posé sur un fond hâlé et ridé de mille vies. Une peau de montagnard, de marin, de campagnard. Une peau d’homme qui me rappelait celle de mon père. Ce n’était pas lui.

Je ne bougeais pas. Lui non plus. Deux visages immobiles face à face. On se fixait, s’observait plutôt. Les murs de bois chauds et foncés attendaient en silence. La pause a duré une ou deux minutes peut-être, et puis l’homme s’est redressé. Il m’a tourné le dos et s’est dirigé vers la petite fenêtre sale et givrée donnant sur la vallée. Il a allumé une cigarette et soufflé une grosse bulle de fumée.

-  Tu sais que tu ronfles?

Il a dit ça d’une voix grave comme s’il me connaissait depuis toujours.

- Toi tu sens l’ail!

Il s’est retourné et m’a souri. Moi non. Je me suis dégagée de ma vieille couverture  et me suis levée. J’avais envie d’un café. Je verrais avec lui après.

La flamme de mon réchaud à gaz faisait frétiller l’eau de ma casserole cabossée qui ne me quittait jamais. Je versais l’eau bouillante dans mon gobelet en plastique. La poudre se dilua et le liquide noir bienfaisant du matin apparut. Je le bus doucement, avec délectation. L’homme toussa. Je l’avais oublié. Il avait dû m’observer pendant tout ce cérémonial. Ce simili café redonnait vie et conscience à mes membres, à mon esprit aussi. Il me les détendait, me les décoinçait, me les éveillait... je l'ai regardé.

Pas vraiment beau. Vieux. Enfin pour moi. Il devait avoir dans les cinquante ans ou plus, ou moins. 

- C’est quoi ton nom, moi, c'est la Bezote! 

J'ai lancé ça en pliant ma couverture.

Il a dit:  

- je veux bien du café.

Je lui ai tendu mon gobelet. Il a bu. J’ai rassemblé mes affaires et on est parti. Ensemble.